article une

Droit social

Prendre des sanctions n’est pas la norme : que risque une entreprise qui « couvre » un chef toxique ?

Démotivation des équipes, risque réputationnel, généralisation des mauvais comportements, procès… La facture peut être lourde quand le management reste loyal à l’un des siens malgré son comportement répréhensible. «Les managers toxiques sont des bombes à retardement pour les entreprises», soupire Stéphanie Carpentier, docteur en sciences de gestion et experte en management des ressources humaines.

Cris en public quand un des membres de l’équipe essuie leurs foudres, remarques ou attitudes blessantes, vexations en tout genre… Dans certaines entreprises, ces comportements ne sont pas tolérés. Mais dans beaucoup d’autres, la hiérarchie hésite à intervenir, et fait même parfois la sourde oreille aux plaintes qui lui sont remontées. «Souvent, à court terme, ces managers délivrent du résultat, l’entreprise a donc de la peine à s’en séparer, d’autant qu’elle ne sait pas forcément par qui elle pourrait les remplacer et qu’elle craint de perdre en performance», observe Laurent Allain-Bassot, cofondateur de Coach & Progress. C’est d’ailleurs souvent le sentiment d’être irremplaçable qui assure le manager toxique de son impunité et le conduit à s’affranchir de la retenue souhaitable à son poste.

Un souci pour la hiérarchie

Il n’est pas facile non plus pour la hiérarchie de faire son mea culpa et d’assumer avoir nommé la mauvaise personne. Le N+1 évite de s’en mêler, pour ne pas faire de vagues. Ses propres supérieurs n’ont pas envie de le court-circuiter et de s’embarrasser d’un dossier déplaisant. «L’ascension dans les entreprises est souvent une affaire de loyauté. Les chefs récompensent ceux qui ont été fidèles. Prendre des sanctions contre l’un d’entre eux n’est pas dans la norme», relève Stéphanie Carpentier. Que de bonnes raisons de mettre l’affaire sous le tapis ! Cette stratégie est d’autant plus tentante que les entreprises sous- estiment largement les conséquences d’un management délétère. À commencer par la démotivation, la lassitude, un mal-être au travail des équipes qui nuit à la productivité. «Cela ne se voit pas tout de suite, car les collaborateurs vont compenser cette perte de productivité en travaillant plus. Ils mettront plus longtemps à faire une tâche, mais ils la feront. C’est un gâchis d’énergie, mais l’entreprise ne le perçoit pas, jusqu’à ce que la fatigue, la lassitude et les risques psycho-sociaux s’installent et que les performances finissent par baisser», indique Stéphanie Carpentier.

Les valeurs de l’entreprise mises en doute

L’engagement, l’attachement des salariés à leur entreprise s’émousse. «Pour être engagés, les salariés ont besoin de se sentir en sécurité. Or, avec un manager abusif, ils se sentent en danger»,rappelle Laurent Allain Bassot. Ils perdent la confiance dans les valeurs de l’entreprise et ses instances de direction. Les talents qui peuvent partir le font, l’entreprise risque de perdre ses meilleurs éléments.
«Ainsi soutenu, le manager toxique «toléré» devient même parfois un modèle et une source d’inspiration pour ceux qui rêvent de monter dans la hiérarchie», ajoute Stéphanie Carpentier. Puisqu’il a été promu à ce poste et semble si apprécié par ses supérieurs qu’ils ne trouvent rien à en redire, c’est qu’il faut faire comme lui pour progresser ! «Le risque d’imitation est d’autant plus grand qu’un manager toxique, quand il n’est plus possible de le garder à son poste, finit souvent, paradoxalement, par être promu», remarque cette spécialiste qui conseille les dirigeants.

Promu ?

Soit l’entreprise l’éconduit poliment et il part chez un concurrent qui lui offre un poste plus attrayant. Soit il reste dans l’entreprise, mais est déplacé dans un autre service, parfois, pour sauver la face, avec les honneurs, c’est-à-dire à un meilleur poste ou avec un meilleur salaire. C’est le principe de l’éléphant dans l’escalier. Si le pachyderme empêche les autres d’avancer, la seule façon de s’en débarrasser est de le pousser vers le haut. Mais quelle leçon les autres managers ou leurs futurs remplaçants retiendront-ils de cette ascension ? «Peu à peu, le management toxique peut devenir la nouvelle norme dans l’entreprise, et il devient alors très difficile d’y remédier», alerte Stéphanie Carpentier.

En justice

Dans certains cas, l’entreprise peut même se retrouver devant les juges pour avoir toléré ces pratiques. «Nous mettons en garde les entreprises sur ces situations. A minima, en cas de problème signalé avec un manager toxique, elles doivent diligenter une enquête pour faire la lumière sur les faits et si ses agissements sont répétés ou avérés, prendre des sanctions pour se protéger», indique Aliénor Chalot, associée chez Kopper Avocats. La Cour de Cassation a en effet caractérisé le harcèlement moral.«Il s’agit d’agissements répétés, qui ont pour objectif ou pour effet de dégrader les conditions de travail, ou d’altérer la santé physique ou mentale, ou de compromettre l’avenir professionnel des victimes», précise l’avocate. Si cette situation est prouvée, le salarié qui a préféré démissionner peut par exemple faire reconnaître par le conseil des prud’hommes la rupture du contrat de travail aux torts de l’employeur.

«Dans ce cas, les indemnités dues en cas de condamnation ne sont pas plafonnées», précise Me Chalot.